Nov 11
Interdiction dans l’Eire*
Hier soir, j’étais à une soirée Féministe-Anarchiste.
Je vous passe les détails du choix de la tenue adéquate pour ce genre de réjouissance (Non, je ne vais pas mettre ce tee-shirt rose… Même s’il y a écrit “Lady’s Power” dessus…).
Bon, ce n’est pas que je sois devenue anarchiste dans la semaine, hein… D’ailleurs c’était de l’anarchisme à l’irlandaise, plutôt gentillet. Moi je me disais, Waou, Ni dieux, ni maîtres, on va peut-être pouvoir fumer ici (oui je suis bassement terre-à-terre parfois). Mais non ! Le Smoker Ban est bien respecté, même chez les anarchistes…
Non, c’est plutôt que ça se passait dans un endroit un peu fou, le Seomra Spraoi, un Centre Social alternatif où ont lieu toutes sortes d’activités et d’événements et qui sert de lieu de réunions et de travail à diverses associations et groupes (dont celui des Féministes Anarchistes). Pour moi, c’était plutôt l’occasion d’entrer en contact, via ma copine Anne, avec une autre cause qui me tient à cœur : le droit des femmes et notamment celui, fondateur, de disposer de leur corps.
Parce qu’il est un sujet, vous l’aurez peut-être remarqué, que je n’ai encore jamais abordé en parlant de l’Irlande, en presque un an de vie dans ce pays. Me serais-je moi-même laissée museler par la force du tabou qui règne ici ?
C’est le thème qu’on n’aborde pas, la discussion qu’on n’entame pas, le mot qu’on ne prononce pas.
D’ailleurs je crois que c’est une des premières choses qu’on m’a dite en arrivant ici quand j’en ai parlé avec des français « Attention à ce que tu dis en présence d’Irlandais, sois prudente, ils n’aiment pas trop en discuter… ».
Et ce sujet, c’est l’avortement.
L’Irlande possède en effet une des législations les plus dures d’Europe en matière d’Interruption Volontaire de Grossesse, avec la Pologne qui est revenue en arrière en 1997, l’interdisant à nouveau, Malte et Chypre (le Portugal, lui, a adopté en mars 2007 un projet de loi légalisant l’avortement jusqu’à la dixième semaine de grossesse, suite à un référendum).
L’avortement reste interdit en Irlande, au principe du «droit égal à la vie de la femme et de l’enfant à naître» (aux termes d’une loi datant de 1861). Il est autorisé dans le seul cas où la vie de la mère est en danger.
Lors d’un référendum organisé en 1993, 67 % des Irlandais ont rejeté la légalisation de l’avortement. Lors de ce référendum, ils ont toutefois reconnu le droit de pratiquer une IVG à l’étranger sans être passible de poursuites.
Depuis un jugement de la Cour suprême, en 1992, une exception avait pourtant été consentie (suite à l’histoire horrible d’une jeune fille de 17 ans violée par un membre de sa famille) dans le cas où l’aboutissement de la grossesse entrainerait, pour la mère, un risque de suicide. Sans le dire explicitement, une dérogation était ainsi ouverte en faveur des femmes enceintes à la suite d’un viol ou même d’un inceste.
En 2002, Bertie Ahern, le Premier Ministre du pays (il l’est encore aujourd’hui), convoque les électeurs, pour un nouveau référendum visant à réviser cet amendement et à écarter le risque de suicide comme motif légitimant l’avortement. Les Irlandais rejetterons de justesse cette proposition, à quelques voix.
La situation n’en demeure pas moins qu’une majorité d’Irlandais ne souhaitent toujours pas revenir sur l’interdiction de l’avortement. Sauf à l’extrême gauche, tout le monde s’accorde là-dessus. Le traité de Maastricht garantit d’ailleurs, par un protocole, la dérogation irlandaise. Cette exception culturelle reste une énigme. Le formidable décollage économique des années 1990 du «Tigre celtique» s’est pourtant accompagné d’un mouvement de libéralisation d’une société conservatrice, bridée par l’obscurantisme religieux. En 1993, les rapports homosexuels sont décriminalisés et la majorité sexuelle est fixée à 17 ans, comme pour les hétérosexuels. En 1995, un référendum autorise de justesse (50,5% des voix) le divorce. Les contraceptifs eux sont légaux depuis 1979, les préservatifs depuis 1992 et la pilule du lendemain depuis 2001.
Mais on refuse toujours aux femmes un droit primaire, celui d’avoir le contrôle absolu de leur corps, de leur grossesse et de leur fertilité.
Citons Margaret Sanger, militante américaine de la cause des femmes et créatrice de ce qui deviendra le Planning Familial en 1942 aux Etats-Unis. « Aucune femme ne peut être considérée comme libre si elle ne possède pas et ne contrôle pas son corps. Aucune femme ne peut être considérée comme libre si elle ne peut choisir, en toute conscience, si elle veut, ou non, être mère ».
Concrètement, une telle législation, envoie chaque jour 17 irlandaises se faire avorter en Angleterre, ayant réussies à trouver les 1200€ moyens nécessaires au voyage et aux frais médicaux.
Concrètement, une telle législation, c’est aussi ces adolescentes que vous croisez au supermarché, dans certains quartiers, tenant un bébé sous le bras, avec cet air absent qui fait froid dans le dos.
On a toute été en contact, direct ou indirect, avec l’avortement.
On sait la difficulté et la douleur d’un tel acte, dans un pays comme la France où les conditions de l’intervention sont bonnes, où les tabous sont moins forts et où les mouvements anti-avortement sont passibles de poursuites judiciaires (même si tout n’est pas parfait, même en France, évidemment).
Imaginez le traumatisme vécu ici par les femmes, obligées d’entamer un voyage vers un lieu inconnu, dans la solitude et la clandestinité la plus totale. Car si vous avez le droit d’aller avorter à l’étranger, vous avez tout intérêt à ce que personne ne le sache. La terreur d’être découverte est immense et le secret devra être gardé toute une vie. La parole est impossible, “interdite”. L’expérience déjà douloureuse de l’avortement prend donc souvent des allures de drame personnel, dont il est difficile voire impossible de sortir indemne (si tant est que ce soit possible bien sûr, même quand la législation est plus favorable).
Voilà donc dressé un bref tableau de la situation irlandaise.
M’intéresser de plus prêt à tout ça m’a profondément choquée et révoltée (surtout que je vous ai passé pas mal de détails sordides, notamment sur les agissements des groupes anti-avortement et religieux).
Je réfléchis donc sérieusement à m’impliquer plus concrètement.
- Titre outrageusement piqué à un article de L’Express daté du 7 mars 2002 sur le référendum de 2002.
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ça laisse assez pantois….