Ma langue + ta langue
Une question que tout le monde me pose quand je suis en France : “Et l’anglais, ça va ? Tu le parles bien ?”
Ça fait toujours bizarre quand quelqu’un te demande ça, surtout quand tu vis dans un pays anglophone depuis plus de 2 ans.
Bein oui, quand même. Il faut bien que je parle !
Mais la question n’est pas si bête. Elle revient à se poser la même question que se pose, à un moment donné, chaque expatrié : pourrais-je jamais être aussi à l’aise dans cette langue que dans ma langue maternelle ?
C’est évident qu’au bout de deux ans, tu parles ce qu’on appelle “couramment” la langue du pays dans lequel tu vis, tu travailles, tu as tes amis, tes amants, ta vie.
En gros, ça veut dire que tu comprends tout ce qu’on te dit, téléphone compris, même s’il t’arrive encore de faire répéter certaines phrases. Tu décroches parfois encore de la télé sur certains accents, types “surfeur californien”, “vieillard du Kerry” ou “Aussie Girl en état d’ébriété”. Tu arrives à dire tout ce que tu veux, certes avec quelques fautes par-ci par-là, certes avec un brin d’accent, mais 96% des gens te comprennent sans aucun problème (le problème, justement, venant des 4% restants, qui viennent régulièrement te pourrir la vie en te faisant répéter 15 fois le même truc).
Voilà, en gros, après deux ans, c’est pas mal. Les conversation sont faciles et plus profondes. Ça demande beaucoup moins d’efforts, c’est moins fatiguant. Tu apprends encore : les subtilités, des prononciations, le vocabulaire familiers, etc. Tu testes des nouveaux mots, tu emploies les mêmes expressions que tout le monde (pas celles des années 80, que t’as apprises ton prof d’anglais de 4ème, trentenaire anti-américaniste fan de Queen, qui se trouvait super cool). Tu te fais plaisir (ce qui n’a pas été vraiment le cas la première année, et pas toujours la deuxième). Et pour répondre à une autre question très popultaire : Oui, tu penses, tu rêves et tu te parles à toi-même en Anglais. Mais pas tout le temps (pas quand tu viens de parler ou d’écrire le Français pendant 2 heures pas exemple), ton cerveau passe de l’un à l’autre selon la situation, à la limite de la schizophrénie parfois.
Et puis au bout d’un certain temps, tu commences à bien connaître les autochtones et ce qui leur fait de l’effet. Et là, tu peux jouer un peu. Jouer avec ton accent, que tu sais particulièrement redoutable : tu peux troubler les hommes et intimider les femmes (un jeu auquel on prend goût). Jouer aussi avec certaines fautes de grammaire qui ont un “charmant” effet, sur des défauts de prononciation, sur des gimmicks ou des mots inventés. Brefs, plein de petits trucs qui te permettent de pimenter chaque conversation ou de faire rire ton interlocuteur.
Bref, parler une autre langue, mais pas comme si c’était la tienne, ça a plein d’avantages.
On t’accorde plus d’attention quand tu parles. Tu peux désamorcer plein de situations (Ouh, j’ai eu peur l’espace d’un instant. J’ai cru que tu m’avais appelé Pussy. J’ai failli te prendre pour un gros macho de merde.). Tu peux changer d’avis et toujours avoir une excuse parfaite en disant que tu n’avais pas compris (ah tu m’avais demandé de te rendre le rapport demain ? Ah bein non, moi j’ai compris Thursday, pas Tuesday.) ou en accusant les autres de s’être mépris sur tes paroles (Je n’ai JAMAIS dit qu’on ne devait plus coucher ensemble. Non, non, t’as mal compris).
Mais il y a aussi les côtés sombres : dans certaines discussions compliquées, ne pas arriver à faire comprendre exactement ce qu’on voudrait, perdre ses mots quand on perd ses moyens, qu’on est intimidé, manquer de nuances et de poésie, être “mal traité” par les misogynes racistes qui te prennent pour une gourde dès que tu parles avec un accent ou que tu fais une faute, etc.
Dans les relations amoureuses, la question de la langue est particulièrement prégnante. Exprimer des sentiments, des choses complexes, des concepts, des imprécisions, des implicites, des flous, c’est difficile dans une langue qui n’est pas la tienne. On a l’impression de ne jamais s’être bien fait comprendre et on a l’impression de manquer des trucs venant de l’autre. Et on s’engueule sur des quiproquos, on se prend la tête sur les sms, on ne saisit pas toujours les sous-entendus, on n’arrive jamais au bout des conversations, on se fait des fausses joies ou des drames inutiles. Bref, tout devient un peu plus compliqué, un peu plus incertain.
Je me rappelle quand j’hésitais encore à venir m’installer en Irlande, tout le monde en France, me disait “Oh, mais c’est facile d’apprendre une langue. Il suffit d’aller s’installer dans le pays et au bout de quelques mois, c’est bon. Ça vient tout seul !”.
Je n’irai pas jusque là. C’est une vision un peu simpliste des choses, comme si la connaissance d’une langue flottait naturellement dans l’air d’un pays et qu’elle venait toute seule s’incruster dans votre cerveau. Non, ça ne vient pas “tout seul”, mais ça finit par venir (avec un peu de travail et beaucoup de pratique… et certains sont plus doués que d’autres, ce qui n’est pas mon cas à la base).
Il n’empêche que c’est un plaisir infini de maîtriser une autre langue, dont je n’avais jamais soupçonné l’intensité. On finit donc par oublier les moments de galère et de ridicule.
Bref, c’est une grande expérience, qui vous apprend l’humilité, la patience, la persévérance et le doute. C’est une expérience qui change aussi pour toujours le regard que vous portez sur toute personne qui ne vit pas dans son pays de naissance, devant parler quotidiennement une langue différente de celle qu’il a apprise originellement, une langue différente de celle de ses parents.
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